Joutes poétiques, devinettes. Tapatono ankamantatra.

Corpus recueillis et édité par Lala Raharinjanahary
Raki-tsoratra nangonina sy navoakan’i Lala Raharinjanahary
Jeux de mots et d’esprit souvent dialogués.
Kilalaon-teny sy saina mazàna ifamaliana

Enfants et adultes (grands-parents).
Zaza sy olon-dehibe (Raibe sy Renibe).
Pratique privée, de voisinage ou de cérémonies.

Ces jeux de mots et d’esprit souvent dialogués se pratiquent dans tout Madagascar et notamment en pays masikoro et merina. Selon Lala Raharinjanahary , à qui nous empruntons les remarques qui suivent ( Préface p.3 à 17) , et O.C. Dahl, le mot masikoro du Sud-Ouest de Madagascar "tapatono" ( " à demi prononcé") vient de " tapa(ky), moitié" et " tono, prononcé". Mme Raharinjanahary souligne la proximité sémantique avec le mot tapasiry (conte) faisant écho aux tafatono antandroy et aux tafasiry merina ( propos , conversation). Chez les Sakalava du Nord, les fampilajery sont des "exercices d’intelligence" appartenant d’ailleurs au genre littéraire du conte (angano). Ces séances de tapatono sont, entre autre, destinées à exercer l’esprit, mais aussi à mémoriser des énoncés.

LES JOUTES POETIQUES :

Elles peuvent être introduites par une formule d’invitation au jeu.
Elles sont constituées :
- d’un appel , qui peut être repris plusieurs fois
- d’une ou de plusieurs éléments de réponse qui peuvent-être précédés d’une formule particulière : " Sans trop chercher, je pencherais pour ceci"/"Tsikorikoriki ataoko zao hoe" ( p.7) :
Appel : quelle est cette chose : elle est une mais se divise en cinq ?
Réponse : Sans trop chercher, je pencherais pour ceci
Appel : Sans trop chercher, je pencherais pour ceci
Réponse : Ce sont les doigts de la main. Ino raha eo raha raiky avao mizara limy. - Tsikorikoriki ataoko zao hoe. Ino raha raiky avao mizara limy - Rantsan-tana reny, joakhy.

LES DEVINETTES :

Elles peuvent être introduites par l’expression Inona ary izany ? / Qu’est-ce que c’est ? La réponse est généralement plus facile à trouver.

CORPUS D’EXEMPLES :

Pour les joutes poétiques, nous renvoyons à la thèse de Mme Lala Raharinjanahary (Université de Tuléar) .

Pour les devinettes, nous empruntons les exemples qui suivent à l’ouvrage de Mme Claudine Bavoux (Université de La Réunion) :

- Grand monsieur est tranquillement assis ; les deux frères armés de sagaies le gardent ; la fille le protège des mouches et quatre garçons le portent sur leurs épaules. Ingahibe misonanina ; iza mirahalahy mpitandefona ; Iketaka mpiaro lalitra ; izy efa-dahy mpilanja ? ( Bavoux, p.75) = Le zébu.
- Il a un triste sort : d’un côté on le bat, de l’autre on lui enfonce la tête. Mafy ny manjo : sady voavely vody, no manao toto loha ? ( Bavoux, p.97) = le clou.
Petit, il marche à quatre pattes ; vieux il marche sur trois pattes. Kely izy mandeha tongotra efatra, lehibe izy mandeha tongo-telo ? (Bavoux, p.143) = l’homme.
- La petite colline couverte d’aiguilles. Tanty kely voriam-pilo ? ( Bavoux, p.142) = le hérisson.
- Les plumes font des pierres blanches, les pierres blanches font des plumes. Ny akoho sy ny atodiny ? ( Bavoux, p.211) = La poule et les oeufs.

(Voir les production d’élèves infra, in " Ressources pédagogiques").

BIBLIOGRAPHIE :

Madagascar :
- Joutes poétiques et devinettes masikoro du Sud-Ouest de Madagascar , recueillis et édités par Lala Raharinjanahary, coll. Repères pour Madagascar et l’Océan indien, L’Harmattan, Paris, 1996.
- Devinettes de l’Océan indien , Ankamantatra, Zedmo, sirandanes, Devinay…, Claudine Bavoux, L’Harmattan, Paris 1993.
Pour aller plus loin :
- Rodrigues : Sirandanes, sampek de l’île Rodrigues, Chantal Moreau, édition Le Solitaire, Roches brunes, 1999.
- Maurice : Sirandanes, J.M.G. et J. Le Clézio, Seghers 1990.

Ressources pédagogiques

I- PROPOSITION D’ACTIVITES EN CLASSE DE 6° : ORAL/ECRITURE

Insertion dans une progression : Trois ou quatre heures décrochées dans une séquence intégrant types et formes de phrases et /ou les figures d’analogie.
Pré-requis : - Types et formes de phrases : les trois niveaux de langue d’interrogation, interrogation directe et indirecte, interrogative et interronégative.
Objectifs pédagogiques : Utiliser la forme ludique de la devinette pour :
• Faire pratiquer diverses formes d’interrogations à l’oral
• Définir certaines figures d’analogie : métaphore, périphrase, périphrase métaphorique etc.
• Identifier et produire à l’écrit des figures d’analogie et/ou de substitution pour créer des devinettes .

Proposition de déroulement :

Séance 1 : Trouver les réponses aux devinettes (Oral/ langue : formes de l’interrogation)

Le professeur lit les devinettes. Les élèves posent oralement des questions pour en cerner la réponse.
La formulation des questions sera imposée et modifiée au cours de la séance (exemple : interrogation fermée ou ouverte ; ou niveau de langue de l’interrogation, forme de l’interrogation).
On limitera le nombre de questions par devinette ( entre 3 et 5) afin de ne pas enliser la dynamique de la séance.

Séance 2 : Etudier la forme des devinettes/ figures de style (lecture)

Analyse de quelques devinettes et mise en évidence des figures de style utilisées, notamment la périphrase.
Prolongement écriture : rédaction d’un corpus de dix devinettes par élève. On peut cibler le domaine ( par le biais de la notion de champ lexical) exemple : nature/ cuisine/ animaux etc. (Travail à faire à la maison)

Séance 3 : Trouver les réponses aux devinettes inventées par les élèves. (Oral/ langue : formes de l’interrogation)

Même modalités que séance 1, mais chaque élève lit une de ses devinettes. Celui qui trouve lit la sienne.

II- OUVERTURES CULTURELLES :

A- Sur les sociétés créoles de l’Océan indien :

Se référer à la préface de Robert Chaudenson dans l’ouvrage de Claudine Bavoux (opus cit. infra) : les devinettes sont nommées « zédmo » ( jeux de mots) dans les créoles de l’Océan indien. Le terme de « devinailles » était utilisé en créole réunionnais jusqu’au XIX° siècle. Le terme de « sirandanes » (< « sirandan ») qui vient probablement du bantoue a été introduit à Maurice dans la seconde moitié du XVIII° siècle, on le retrouve dans les créoles seychellois, rodriguais, mais s’il est parfois utilisé pour désigner les « devinettes », il renvoie en fait à la formulette d’introduction du « zédmo »( A la formule « Sirandane » lancée par le poseur de devinettes mauriciennes ou seychelloises, le public répond « sanpek » à l’Ile Maurice, ou « San bagèt » aux Seychelles. On trouve encore les expressions « devinay » ou « koza in soz » pour désigner les devinettes, notamment à La réunion.

Corpus d’exemples recueillis par M.Claudine Bavoux Maurice/ Rodrigues :

• la bouche, les dents, la langue : mon lasal tapi rouz, dedan lé plin ti fotey blan, i esui ek sifon rouz ? (Dans mon salon il y a un tapis rouge et plein de fauteuils blancs, qu’on essuie avec un chiffon rouge).
• Le miroir : Tu me regardes, je te regarde.
• Champignon : je connais un homme, il n’enlève jamais son chapeau.
• La rivière : le chemin qui marche.
• Pistache, cacahouète : Casser le cercueil pour manger le mort. • Le doigt : Ménas doumoun, napa kozé (Il menace, il ne parle pas).
• Ecrire, lire : lamin sémé, lisyé rékolté ( La main sème, les yeux récoltent). Réunion : • le bœuf : Kat brans vert, dé brans sek, inn brans fol ? (Quatre branches vertes, deux branches sèches, une branche folle).
• Les lèvres : Dé mamzel zamé i sépar ; pourtan in mo nasé pu sépar azot (Les deux demoiselles sont inséparables ; pourtant un mot suffit pour les séparer). • Le ciel : le soir moin na in troupo mouton, gran-matin mi trouv in bèf son plat. ( Le soir, j’ai un grand troupeau de moutons, le matin j’ai un gros bœuf à la place.
• La lettre E : Moin lé o milyé d’fé komm o milyé-d la mèr ; si zot i sèrs amoin, moin lé lot koté la tèr. ( Je suis au milieu du feu comme au milieu de la mer, si vous me cherchez, je suis de l’autre côté de la terre).
• Le papillon : Flèr si flèr, tout koulèr, plié an dé (Une fleur sur une fleur, de toutes les couleurs, pliée en deux).
• Le robinet : kan mi tourn son tèt li plèr (Quand je lui tourne la tête, il pleure). Seychelles :
• le facteur : Kanmenm ou tir en let, de let, trwa let lo mwan, mon touzour reste parey (Que tu me retires une lettres, deux lettres, trois lettres, je reste toujours semblable).
• Le Réveil : Mon annam en kantite sif, mon marse selman mon napa lipye (J’ai beaucoup de chiffre, je marche mais je n’ai pas de pieds).

B- SUR LES PRATIQUES CULTURELLES DES XVII° et XVIII° SIECLES FRANCAIS :

1- Les " bouts-rimés" :

A partir d’extraits des films Ridicule de Patrice Leconte (scène du salon, confrontation entre Grégoire Ponceludon de Malavoy , la Marquise de Blayac et de l’Abbé de Vilecourt) et de Case Départ de Thomas Ngijol avec Fabrice Eboué (scène du salon entre Régis, M.Jourdain et ses invités).
Dans la préface de son livre, Lala Raharinjanahary évoque le rapprochement entre les joutes poétiques malgaches et les bouts-rimés, tout en précisant que les réponses , dans les tapatono, ne riment pas forcément avec l’appel, qu’elles sont considérées comme meilleures s’il y a une recherche de correspondances phoniques : " Quant à la joute poétique, est considéré comme bonne réponse un énoncé qui rime ou assone. Les locuteurs définissent d’ailleurs les tapatono comme des raha mifankandrify : "choses qui se répondent" en parlant d’assonance." (p.9). Dans le même esprit, l’appel est souvent constitué "d’un distique rimé ou assonancé ".

2- les périphrases précieuses :

A partir d’exemples pris chez Molière , Les Précieuses ridicules : "le miroir de l’âme, le flambeau de la nuit, les commodités de la conversation etc."

3- Langue et culture de l’antiquité :

Oedipe et le Sphinx.

III- PRODUCTIONS D’ELEVES ( 6°1 LYCEE FRANCAIS DE TANANARIVE, 2014, Classe de M.E.Andrianjafitrimo) :

Conseils :
On peut lancer le travail d’invention en donnant des objets à transformer en périphrases avant de les laisser eux-mêmes trouver ce qu’ils vont mettre en énigme.
On peut aussi demander aux élèves de collecter des exemples dans le milieu familial.

- Collectif : "Les bosses de la terre ont un manteau mais il ne tient pas chaud" (la neige).
- Eléa : " Les larmes du ciel" ( la pluie) ; "On m’offre une première chance pour nettoyer mes fautes" ( le brouillon).
- Romario : " Quand il parle il enlève son chapeau, quand il ne parle pas il garde son chapeau" ( le stylo).
- Matis : " Je suis un serpent qui tient chaud" (l’écharpe) ; " Gros en colère, ronds étonnés, j’en ferme un pour draguer" (les yeux).
- Sarah : " D’un doigt j’obtiens le jour, d’un doigt j’obtiens la nuit" (l’interrupteur).
- Lamia : " Plus elle maigrit, plus ma note d’orthographe grossit" (la gomme)
- Loïc : " Le rongeur de l’ordinateur" (la souris)
- Mahatoky : "Elle court sur la table mais le chat ne la mange pas" (la souris)
- Shayan : "La maison des livres" (la bibliothèque)
- Hesham : "Des lettres, des chiffres, des signes sur un plateau" (le clavier) ; " Des moutons se promènent dans un océan volant"(les nuages).
- Tania : "En été il est chaud et bon, en automne il est frais et humide, en hiver il est froid et glacial" (le vent) ; " Il est toujours avec nous, nous pouvons le sentir sur notre visage, nous pouvons le voir dès qu’il fait danser les arbres, mais il est impossible de l’attraper" (le vent) ; " Dans la mythologie je suis une nymphe, dans la réalité on me danse" (Calypso) ;"Parfois il passe tellement vite qu’il est impossible de le reculer, parfois il va tellement lentement qu’il est impossible de l’avancer" (le temps).
- Justine : "Je suis une corde qui siffle mais ne fait pas de noeuds" (le serpent) ; " Je ne suis pas vivant, je ne suis pas mort, je ne suis pas un objet, je ne suis ni dans le ciel ni sur la terre, mais du fait qu’on me prononce , j’existe" ( rien) ; " Dans mon coeur, je garde les images les plus géniales" ( l’album photo).
- Ayaan : " Il enseigne sans parler" (le livre) ;" Jeune, je suis grande, vieille je suis petite" (la bougie) ; " Je suis le prisonnier de la savane" (le zèbre) ; " Les manteau bleus de la terre" (les océans).
- Eddy : " Je suis le plus haut gradé des 24 soldats, sans moi Paris serait pris" ( le A) ; "Je suis une dame blanche qui n’a qu’un cheveu, et quand il devient orange, au lieu de grandir, je rapetisse" (la bougie).
- Cyndi : " Quatre soeurs vont toujours ensemble, sont opposées, mais ne se rattrapent jamais" (les roues d’une voiture).
- Eléna : "Quatre soeurs jumelles courent sans jamais pouvoir s’attraper, deux gardiens les protègent de l’eau et deux yeux éclairent leur chemin" (les roues d’une voiture). "Ils volent sans jamais d’arrêter, ils ont l’air doux mais ils ne le sont pas ; ils ressemblent à de la barbe mais pas à celle de papa" (les nuages) ; "Je suis mon maître, mais je ne suis pas mon maître" (le chien) ; "Il ne s’arrête jamais, il va vite ou au ralenti, et quand la fin s’annoncera, à jamais il s’arrêtera" (le temps)
- Haritiana : " Je suis là où on marche et je suis la 4° note après le do" (le sol) ; Je suis dans un bouquet final mais je ne suis pas une fleur" (le feu d’artifice) ; " Je suis le repère des bateaux et aussi les yeux de la voiture" (le/les phares).
- Joël : " Petit nez grandit" (le mensonge) ; " La grenade explose et fait du jus (l’ananas) ; " Je suis un chapeau de soupe électrique" (la méduse) ; " Je me regarde moi-même" (le miroir) ; "Terre rouge brûle et devient rectangulaire" (la brique).
- Tiavina : " Le facteur des fleurs" (l’abeille) ; "le peintre du peintre" (le pinceau) ; " Elle est là chaque jour, elle vient pour récupérer des personnes, un jour, elle viendra sûrement pour nous mais ne nous laissera jamais revenir" (la mort) ; " Le cuisinier de la musique" (le DJ).
- Victor : " Ils se ferment la nuit et s’ouvrent le jour" (les yeux).
- Camille : "Je suis un croissant, parfois une brioche, je peux même être une miette" (la lune).
- Evann : " La sueur d’une bougie" (la cire).
- Winston : " Petit ours sur un petit arbre laisse des traces de toutes les couleurs" (un pinceau) ; "Ils n’ont pas de bras ni de pieds, mais ils sautent quand on les réchauffe" (le pop corn).